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Au Cameroun rural, le combat des réfugiées contre les violences

Au Cameroun rural, le combat des réfugiées contre les violences
Josiane Kouagheu
Josiane Kouagheu
  • 23-Sep-2019 11:55:00

Dans les camps centrafricains, des femmes et jeunes filles sont victimes de violences conjugales, mariages précoces, viols… 

 

 

Depuis deux ans, Aïcha* « fait vraiment semblant d’être heureuse ». Chaque matin, elle salue ses voisins, fait la vaisselle et la lessive, comme avant. Il lui arrive même souvent de jouer avec des enfants dans la petite cour de leur maison construite de bâche du Haut commissariat des nations unies pour les réfugiés (HCR), plantée au milieu de milliers d’autres au camp de réfugiés centrafricains de Gado-Badzere, situé à l’est du Cameroun, région frontalière avec la République centrafricaine (RCA).

 

 

 

Pourtant, depuis un « mercredi sombre » de février 2016, cette jeune fille de 18 ans à la voix douce, « souffre dans son cœur et pleure parfois la nuit ». 

 

 

 

« Elle a été violée alors qu’elle rentrait d’une visite chez un oncle de l’autre côté du camp. Elle a été frappée par un homme qui l’a ballonnée avant de la violer. Elle est arrivée à la maison en pleurs. Elle avait du mal à parler. Elle n’avait que 16 ans », raconte, « encore profondément choquée », sa grande sœur.

 

 

 

Violées, battues, maltraitées, mariées de forces

 

 

Aïcha n’a pas porté plainte. Son père a demandé à son épouse et ses cinq enfants (dont Aïcha), « de ne pas lui apporter la honte et de ne rien dire ». Cette famille musulmane, arrivée au camp fin 2014 au plus fort de la crise en Centrafrique, a donc préféré garder le secret. 

 

 

Comme Aïcha, dans des camps de réfugiés centrafricains, de nombreuses femmes et jeunes filles violées, battues, maltraitées, mariées de force… gardent le silence. Ces rescapées qui ont échappé aux balles dans leur Centrafrique natale, pleurent à l’abri des regards.  

 

 

 

D’après Berliance Julien Mfegue, auteur de l’ouvrage « Actions humanitaires et réfugiés centrafricains à l’est-Cameroun », plusieurs raisons expliquent cette omerta. 

 

 

Il cite, entre autres, l’absence d’éducation chez les femmes, le manque de moyens financiers, et surtout, le poids des traditions et de la religion. 


 

 

Des réfugiés à la quête de l’eau au camp de Gado-Badzere, situé à l’est du Cameroun. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique 

 



«
Il y a des convictions religieuses chez les femmes musulmanes qui les empêchent systématiquement d’être ouvertes à l’inconnu, d’exposer leurs problèmes de dignité, d’extérioriser leur nudité, vie sexuelle ou vie de couple. Elles subissent continuellement ce traumatisme psychologique, physique et social dans leur coin », déplore ce consultant qui sillonne régulièrement les camps de réfugiés, du Cameroun à la RCA. 

 

 

Dans les camps de Gado-Badzere (plus de 25 000 réfugiés), Ngam (7 163) et Borgop (12 000) situés dans les régions de l’est et de l’Adamaoua du Cameroun, où Agripreneurs d'Afrique a rencontré de nombreuses réfugiées victimes de violences, les musulmans représentent respectivement 98,8%, 95,2% et 98,3% de la population, selon le HCR.

 

 

« Dans notre tradition, la femme est respectueuse »

 

 

 

« Dans notre tradition, la femme est respectueuse. Cela ne veut pas dire qu’elle est esclave mais, elle est éduquée pour entretenir son foyer, tient à préciser la grande sœur d’Aïcha. Quand une fille n’est pas mariée, elle est vue comme une prostituée. C’est pourquoi on dénonce peu ». 

 

Est-ce la raison pour laquelle sa famille a refusé de porter plainte et de punir le violeur d’Aïcha? « Je ne veux pas dire que je suis à 100% d’accord avec mon père que je respecte. Mais, je le comprends. Cela aurait ruiné l’avenir de ma sœur. Heureusement, j’ai insisté pour qu’elle fasse des tests. Elle n’a ni VIH, ni maladies sexuellement transmissibles», se console-t-elle.

 

 

Dans les camps, cette « envie de respecter les traditions » et cette peur « du regard des autres » handicapent la parole des victimes déjà traumatisées par la guerre qu’elles ont fuie en Centrafrique. Pour délier leurs langues, L’Onu Femmes et de nombreuses ONG ont mis en place, des espaces de femmes. 

 

 

 

Des endroits où les réfugiées se retrouvent entre elles, participent à des causeries, des séances de sensibilisation et apprennent même un métier. Des psychologues, travailleuses sociales et autres agents communautaires les y accueillent et vont souvent dans les maisons pour poursuivre le dialogue et les conseils. 

 

 

Au camp de Borgop, dans l’Adamaoua l’une des trois régions du nord du Cameroun, elles sont une centaine à fréquenter de « manière régulière », l’espace des femmes. Fadimatou est l’une d’elles. A 20 ans, elle est mère de trois garçons dont le dernier, blotti contre sa poitrine, est âgé de deux mois. 

 

 

 

Cette jeune fille enveloppée dans un ensemble pagne aux motifs colorés, porte dans son cœur « des problèmes d’une femme de 60 ans». Battue, torturée, obligée à avoir des relations sexuelles avec son époux « qui a l’âge de son grand-père », elle a fini par le quitter. 

 

 

« En Centrafrique, il me menaçait. Ici au camp, c’était pareil. Je n’en pouvais plus, lâche-t-elle, les sanglots dans la voix. Il ne me donnait rien, même pas d’argent pour nourrir mes enfants ». Fadimatou a longtemps hésité. Sa famille lui conseillait pourtant de rester. 

 

 

Oser parler

 

 

Si Aïssatou Mahamate n’est pas partie comme Fadimatou, elle a «  osé parler », après plus d’une décennie de souffrance. Cette mère de quatre enfants âgée de 30 ans qui paraît 10 de plus, nous accueille avec tristesse dans sa  petite case construite en terre battue du camp de Ngam. Aïssatou a été mariée à 14 ans, à un vieil homme polygame qui la « menace énormément et ne [ lui ]donne pas de ration alimentaire ». 

 

 

 

Pendant près de  15 ans, Aïssatou a caché ses bleus, ses humiliations et gardé secret les nombreuses menaces de son époux. Comme de nombreuses victimes, elle s'est repliée sur elle-même pour panser ses blessures. 

 

 

 

Une vue du camp de réfugiés centrafricains de Gado-Badzere, situé à l’est du Cameroun. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique 

 

 

 

 

 

 


Trois ans après son arrivée au camp, cette timide  jeune femme a fini par confier ses problèmes à Solange Epanda, experte des violences basées sur le genre de «
L’espace de cohésion d’ONU Femmes de Ngam ». 

 

 

 

Cette femme imposante, « toujours à l’écoute », multiplie depuis 2017, les visites à domicile pour délier les langues des femmes et faire cesser les violences. 

 

 

L’espace de cohésion organise chaque mois des causeries avec des réfugiées, leur apporte une aide psycho-sociale et psychologique. Les relais communautaires parcourent également les rues du camp pour sensibiliser les réfugiées et « écouter leur histoire ».

 

 

« Je pense qu’on ne peut être aidé qu’en dévoilant et demandant de l’aide », répète inlassablement Solange aux femmes voilées ou vêtues de pagnes multicolores qui l’écoutent religieusement. 

 

 

 

«Le chemin est long. Les traditions ont vraiment la peau dure mais on répète, encore et encore », soupire celle qui se présente comme « une mère, une sœur et une amie ». «  On essaie de leur redonner confiance en elles, de les éduquer sur leurs droits ». 

 

 

 

Dénonciation

 

 

 

Malgré les débuts difficiles, le message commence à passer. Comme Aïssatou Mahamate et Fadimatou, des femmes dénoncent leurs maris violents. Des jeunes filles « courageuses », forcées par leurs familles à se marier malgré elles, courent se plaindre auprès des espaces des femmes.  

 

 

 

C’est le cas de Souweme, jeune fille souriante, venue demander conseil. Ses tantes, oncles et sa grand-mère veulent la forcer à épouser « un homme qu’elle n’aime pas et ne veut pas ». 

 

 

 

« Nous écoutons toutes les versions. Nous essayons avec précaution, compte tenu de la tradition, de conseiller les maris et les familles. Timidement, les choses avancent », confie Rachel Andola, mobilisatrice communautaire pour le compte de  l’organisation humanitaire International Medical Corps (IMC).

 

 

 

Au delà de la sensibilisation et du dialogue, l’ONU Femmes et différents partenaires mettent l’accent sur l’autonomisation des femmes pour barrer la voie aux violences: couture, broderie, petit commerce, restauration, fabrication du charbon écologique, de savon à base d’huile de palme, élevage des petits ruminants, agriculture… 

 

 

Car, faute de donateurs, le HCR a réduit sa ration alimentaire et ne fournit plus de l’aide qu’aux réfugiés « les plus vulnérables des vulnérables ». 

 

 

« Sans argent et ressources, la femme et la jeune fille sont à à la merci des hommes. Pour survivre ou nourrir leurs enfants, elles sont prêtes à tout subir », souligne Berliance Julien Mfegue, auteur de l’ouvrage « Actions humanitaires et réfugiés centrafricains à l’est-Cameroun ».

 

 

Grâce à ces activités génératrices de revenus, les bénéficiaires (survivantes de violences et autres réfugiées), ont de quoi prendre soin d’elles et de leurs enfants. 

 

 

« Cette indépendance financière me permet aussi de mieux éduquer mes trois garçons, sourit une réfugiée, qui tient avec d’autres, un moulin à céréales au camp de Ngam. Je leur enseigne le respect de la femme et je leur dis qu’une fois adultes, ils doivent épouser une jeune fille âgée d’au moins 18 ou 20 ans. Pas une enfant de 12 ou 15 ans ».

   

Josiane Kouagheu 

 

 

 

*Le nom a été changé à la demande de la famille

 

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